J'ouvre les yeux soudainement. Seule. Silence. Obscurité totale. Face à moi des chiffres rouges  sataniques se figent. Quatre chiffres, couleur sang, écarlate comme les flammes de l'enfer. Ces numéros  rient, me narguent, se foutent de moi.

Putain c'est pas possible, je dois mal voir, c'est sûrement une mauvaise blague. 02h50. J'ai pourtant l'impression d'avoir "fait ma nuit". Non, c'est pas possible encore une nuit où je suis dérangée dans  mon mode  parenthèse nocturne. Putain, c'est pas possible encore une nuit où je vais tourner et retourner sur ma couche. Pas de répit, pas de repos repus. Oui, encore une nuit, où ma machine turbine tant et tant qu'elle me ranime et m'anime pour me ramener dans cette réalité, ma réalité. Pourrait pas me foutre la paix huit heures d'affilée? C'est trop te demander, toi là-haut, et oh! tu m'entends machine infernale?!!!. Si seulement on pouvait te débrancher éphémèrement ça pourrait sacrément me dépanner. Une mise en veille pour un redémarrage tout en douceur....

Je reste allongée, je me ronge les ongles jusqu'au sang, je me ronge les sens. Je m'agace, je trépigne, j'énerve mon corps, tendu et crispé. Je ne reste pas en place. Je me lève? je lis? j'allume la lumière?. Quelle perte de temps. Que de questions idiotes et existentielles. Marre, marre, marre, trop longtemps que ça dure. Je veux dormir, je veux juste dormir moi. Je songe à me décapiter, ainsi mon autre devrait capituler. Et là enfin, je clamerai: "victoire de moi surmoi!".

Les chiffres menaçants cèdent la place à d'autres, le sablier du temps s'écoule. Moi, j'en suis au moins à cent dix mille moutons qui broutent tout mon espace vital. Y'a quoi après cent dix mille?. Merde, j'en sais foutrement plus rien  Je veux repartir  là-bas au pays de l'ailleurs nocturne. Dodo Mauve, Dodo, tu auras pleins de gâteaux, et de jolis cadeaux. Maman viendra tout près te dorloter, papa ne partira pas.

C'est quoi maintenant ce truc qui gémit à côté de moi? Je vais pas y arriver là. Je suis légèrement en train de tuer le peu de raison qui me reste à cette heure ci. Ce bruit incessant qui se fait plus fort, plus saisissant. Putain ça y est je reconnais ces sons, c'est mon téléphone qui entonne une berceuse pas faite pour m'endormir. Qui peut m'appeler à 04h10? Le pire s'empare de moi. Je déteste cela. Numéro inconnu. Touche verte. Ma voix résonne dans la nuit pour rompre le silence:

-"Allô?

-Mauve?

-Oui...

-C'est le sommeil qui t'appelle...

-Putain de merde, qui c'est l'abruti qui me téléphone en pleine nuit pour me faire ce genre de plaisanterie bien pourrie?"

Je rêve éveillée ma parole. Ma nuit blanche est en train de tourner au cauchemar. C'est du grand n'importe quoi. C'est peut être une hallucination? Un pur délire?, un fantasme? Ou mieux. Je dors et je suis simplement en train de  rêver que je ne dors pas... Oh là, stop, ça se complique....La voix m'interrompt dans mon scénario démoniaque digne du dernier Stephen King.

-"Mauve, ce n'est pas une blague, je suis le sommeil, je viens te happer, t'enlever, t'enlacer, te faire rêver. Qui d'autre à part moi pourrait savoir que tu enchaînes depuis trop longtemps ces crises d'insomnies?

-...

-Mauve?

-C'est toi Igor?

-Non Igor n'a rien à voir dans cet appel. Rien. Je suis vraiment le sommeil. Laisses toi partir, tu verras c'est si bon. Tu pourras t'évader aux pays des songes en toute liberté. Je vais te présenter ma bonne amie, mon âme soeur. Elle se prénomme Morphée. Elle est belle, tendre, maternelle. Fais lui confiance elle te guidera dans un univers où il fait doux tomber. Il suffit juste de lui donner la main qu'elle tend vers toi.  Tu voleras alors légère et tranquille...."

J'écoute le sommeil qui me parle à l'autre bout du combiné. Ma respiration s'allège, mes membres se détendent.  De bois je passe à mousse. Je me décide à écouter. Et puis merde, cesser d'être dans la quête absolue de réponses à tous mes "pourquoi". Accepter en me disant que décidément ma vie est peuplée d'aventures extraordinaires. Je croise Ô fil du temps des êtres surnaturels et formidablement merveilleux. Mon existence est  fabuleusement fabuleuse.  Tic tac, je m'éloigne du rouge de l'enfer. Je n'écoute plus que le sommeil qui chantonne à mon oreille:

-"Mauve, Morphée a un compagnon. C'est le marchand de sable. Il est très doué. Il peut te faire partir très vite grâce à ses pouvoirs. Il est une sorte de magicien hypnotiseur. Si tu joues le jeu, tu dois là en l'instant où je te parle  avoir les yeux qui s'alourdissent, qui piquent, et ton corps se fait plume. Le marchand de sable opère sur toi. Peu à peu tu pars, tu nous retrouves. Tu m'entends?

-Hmm...

-C'est bien, Mauve, très bien... Plus tard au cours de ton voyage qui te mènes à moi, tu vas rencontrer Nicolas et Pimprenelle. Ils sont des canaux qui régulent ta bonne traversée entre rêve et réalité. Des canaux qui aident à veiller sur le bon déroulement de ton repos. Tu vas également croiser le gardien du temple. C'est Nounours, grand, fort, protecteur. Près de lui tu n'as rien à craindre. Il est là pour toi, nous sommes là pour toi. Sois rassurée Mauve, tu vas me redécouvrir pour largement apprécier ces moments d'accalmies de plusieurs heures....On y va?...

Sa voix se fait lointaine, j'entends un écho, mon coeur est plus régulier. Le sommeil me dit qu'il va compter jusque trois.. Décollage imminent. Un, deux....

Je suis partie, bonne nuit....

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"La nuit quand on ne dort pas, les soucis se se multiplient, ils enflent, s'amplifient, à mesure que l'heure avance les lendemains s'obscurcissent, le pire rejoint l'évidence, plus rien ne paraît possible. L'insomnie est la farce sombre de l'imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin on se réveille engourdi, les scénarios catastrophes sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu'on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit annonce la seule vérité: le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu'elles ont été"

D.LE VIGAN

"No et moi"

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